
Vous vous en souvenez sans doute, vous y étiez peut-être... Christophe, fidèle lecteur et notre premier abonné belge, nous livre ici son témoignage sur cette épreuve décidément hors normes. Récit d'une course parfaitement gérée, avec malgré tout ses doutes, ses souffrances et ses joies...
CR : Christophe Wislet Dossard 2634
UTMB 2009
Avant-propos :
Ce récit m’est d’abord destiné. Il servira à me rappeler chaque moment de cette course exceptionnelle. Je veux
rester humble devant cet effort et ne nullement me mettre en valeur. J’écrirai au fil de mes pensées ce qui m’a
vraiment marqué et je le partagerai volontiers avec quiconque veut le lire.
Vendredi 28 Aout 2009
17h : 1h30 avant le départ, dans notre superbe appartement du centre ville, mes 2 amis, Claudy et Bruno, et
moi terminons la préparation de notre sac : tout le matériel obligatoire y est présent ; reste plus qu’à se
décider sur la quantité de nourriture à emporté. Chacun y va de son appréciation personnelle. Pour ma part, je
choisi d’y mettre 2 barres protéinées, une barre isostar, 3 gels style coup de fouet, un squizzy, quelques noix de
cajous salées, 2 ACM20 et une galette de riz. Deux bidons sur la poitrine : un au coca et l’autre à la vichy. J’y ai
ajouté une petite trousse avec quelques antis douleur, du motilium pour les nausées et de l’imodium pour les
diarrhées. Dans le sac que nous pourrons récupérer à la mi-course à Courmayeur, j’y ai mis des tas de trucs à
manger, un t-shirt, un slip, un short, du coca et de l’eau de Vichy dégazé et ces fameuses chaussures de
rechange que j’ai décidé de changer à la dernière minute. En effet, ce ne fut pas sans mal de savoir si j’opterais
pour les Salomon XA Pro 3D dures mais résistantes et stables ou les Brooks Castadia plus souples et moins
dures mais que je n’avais jamais utilisées : j’optai pour ces dernières et je ne le regrettai pas le moins du
monde.
17h30 : nous nous dirigeons vers la zone de départ avec une certaine appréhension. Des centaines de coureurs
se sont déjà installés assis derrière la ligne et sommes obligés de nous faufiler sur le côté où nous trouvons,
Claudy et moi, une petite place dans le premier quart. Bruno préfèrera partir derrière.
18h : le traditionnel briefing commence (nous sommes prêt de 2300 au départ) suivi de l’hymne de la course
(Conquest of Paradise) où nous sommes invités à fermer les yeux : des frissons me parcours tout le corps et me
fait enfin prendre conscience que l’aventure va commencer.
18h30 (KM0 Chamonix 1035 mètres) le départ est donné ; nous décidons de partir sur base de 140 puls les 8
premiers kilomètres +/- plat jusqu’aux Houches, où le premier ravito en eau nous attend, les bâtons déjà
préparés pour la première grimpette de 800 mètres D+ jusqu’au sommet de La Charme (1799 mètres) qui
m’oblige déjà à monter au-delà de 150 ; je laisse Claudy partir pour redescendre sous les 150. Je le rattrape
dans la descente pas trop technique sans difficulté.
21h07 (KM21 Saint Gervais 877 mètres 418ième) : la nuit est tombée et allumons notre frontale et ventrale ;
premier ravito, un pain fromage, une demi banane, un coca et une eau gazeuse ; je rempli mon bidon d’eau.
Nous repartons assez rapidement pour une interminable côte progressive de près de 23 kilomètres non stop.
22h32 (KM31 Les Contamines 1150 mètres 350ième) : 1h25 pour faire 10 km avec seulement 343 m D+: le ton
est donné ; ravito copieux : un pain fromage, une demi banane, un coca et une eau gazeuse (je commence à
trouver que c’est le bon plan : du salé et du sucré) ainsi que le remplissage de mon bidon d’eau mais toujours
rien avalé entre les ravitos. Claudy commence déjà à avoir du mal à manger quelque chose mais nous
continuons ensemble notre route.
23h59 (KM39 La Balme 1706 mètres 316ième) : cela va faire presque 3 heures que nous n’arrêtons pas de
grimper. Toujours mon pain fromage mais j’ai ajouté à mon menu de la soupe bouillon et nouilles (excellente
ma foi) une demi banane, du coca et de l’eau gazeuse. Comme se sera le cas à chaque poste sans exception, je
remplis mon bidon d’eau. Claudy a la migraine et je l’aide à se soulager en lui donnant un dafalgan et repartons
ensemble pour l’ascension très raide et caillouteuse de la Croix du Bonhomme.
Samedi 29 Aout 2009
01h25 (KM44 Refuge de la Croix du Bonhomme 2479 mètres 282ième) : après 4h18’ de côte continue (et oui !!)
j’arrive enfin au somment où le brouillard est à couper au couteau ; avec un bon train, je dépasse mon ami
Sylvain Bazin (rencontré 2 ans auparavant à la Trans’aq et journaliste au Trail Attitude qui n’est pas du tout à
son affaire et qui abandonnera à Courmayeur) en ayant aussi lâché Claudy. La descente peu enfin commencé
mais ma surprise est sans pareil voyant la technicité de celle-ci dans la brume épaisse et ce froid de canard
(1°au thermomètre), je déboule à … 2 ou 3 km/h mais les sensations sont toujours bonnes.
02h07 (KM50 Les Chapieux 1549 mètres 265ième) : 42’ pour faire 6 km en descente … hum ! le ravito est
bienvenu et recommence mon régime habituel en augmentant légèrement les doses (15 km avant le suivant …
faudra tenir) et repartant 10’ plus tard tout en douceur pour 950 mètres d’ascension vers la frontière italienne
qui marquera mes premiers signes de faiblesse dans la côte la plus difficile et technique de cette première
partie de course. Je me suis stabilisé vers les 140 puls ; si je vais plus haut, le souffle commence à manquer : ça
c’est nouveau pour moi qui suis habitué à m’entrainer jusqu’à 175.
04h11 (KM60 Col de la Seigne 2516 mètres 244ième) : 2h04’ pour 10 km … quelle affaire !!! Après petits cailloux,
moyen cailloux et gros cailloux la descente commence par d’autres cailloux. Et surprise, Claudy me rejoins
après une première hésitation dans ce foutu brouillard. Je suis content de le revoir en forme et descendons
ensemble.
04h53 (KM65 Lac Combal 1970 mètres 242ième) : pour moi ce ravito est du pain béni … je me régale, comme
d’habitude, sachant qu’il faudra remonter à près de 2500 mètres. Les quadriceps commencent à faire mal dans
les descentes mais le moral est au beau fixe.
05h55 (KM69 Arête du Mont Favre 2435 mètres 226ième) : nous sentons le jour se lever et commençons à
apercevoir le début du spectacle tant attendu du lever de soleil : c’est à couper le souffle. Mais une longue
descente de 9 km très technique vers Courmayeur s’annonce délicate et la concentration devient déjà difficile à
maintenir : je me torche une première fois la cheville … ouilouilouille mais ça va !!
07h10 (KM78 Courmayeur 1190 mètres 217ième) : nous récupérons nos sacs et je me précipite sur le buffet :
pâtes italiennes parmesan + tout le tralala habituel ; je bois, mange et file changer de t-shirt et de chaussettes
car nous ne nous sommes accordé que 30 minutes de pause. Je n’ai toujours rien touché à ce qu’il y avait en
nourriture dans mon sac ; je prends l’option de ne rien emporter ; au contraire je vide les ¾ de ma réserve pour
m’alléger en ne gardant que le strict minimum. Surprise, j’aperçois 2 autres amis belge (Pumba et Bernie) nous
échangeons nos impressions et ils repartent 10’ avant moi. Claudy ne semble pas au mieux et après insistance,
je décide de repartir seul … malheureusement je ne le reverrai plus. Je sais que les prochains 21km vers la
frontière suisse seront très dur et je repars calmement vers les 800m D+ qui m’attendent.
09h00 (KM82 Refuge Bertone 1989 mètres 219ième) : ce col se passe au mieux et je rejoins Pumba et Bernie au
petit ravito du sommet et repars avec eux. Les 12 prochains kilos s’annonces « roulant » sur une portion où
nous restons en altitude en parallèle à une extraordinaire chaine de montagne ; le spectacle est grandiose mais
me donne la nausée si j’insiste à regarder. Je ferai le yoyo avec mes 2 amis jusqu’à ne plus revoir Bernie
visiblement en manque de jus.
10h11 (KM90 Refuge Bonatti 2020 mètres 198ième) : je me régale à enfin recourir depuis une bonne heure. C’est
de plus en plus difficile à rester au-delà des 140 puls mais le rythme est bon. Oh re-surprise, 2 autres belges
(Renaud et Nicolas qui habite en Suisse) me dépasse ; nous nous saluons, échangeons quelques
encouragements et je les laisse filer.
11h00 (KM94 Arnuva 1769 mètres 192ième) : je sais que le grand col Ferret approche et je continue à bien me
ravitailler : je reste encore debout pour manger ; j’ai remarqué que s’assoir ne permet pas de repartir aussi
bien. Et c’est en compagnie de Pumba que nous attaquons le col mais je sens qu’il décroche ; je ne le reverrais
malheureusement plus non plus.
12h20 (KM99 Grand Col Ferret 2537 mètres 175ième) : nous voici en Suisse, le point le plus haut de mon
aventure : 16’/km … ça c’est de grimpette !! Encore une fois, je me régale du spectacle proposé mais les
quadriceps sont bien entamés et la descente s’annonce douloureuse. Je resterai péniblement à 130 puls ; plus
moyen d’aller plus haut.
13h34 (KM108 La Fouly 1593 mètres 164ième) : la descente fut « rapide » mais à chaque pas les cuisses me
rappellent à l’ordre. Je suis tout content d’arriver à ce ravito. J’avale à nouveau un repas complet et en sortie
retrouve ces 2 derniers assis à l’ombre d’une tonnelle ; je les rejoins verre en main et m’assoie pour la première
fois depuis Courmayeur. Un ami local d’Nicolas me soulage les cuisses à l’huile d’arnica et je repars avec eux.
Leur rythme est légèrement trop élevé pour moi ; je resterai en deçà malgré un belle petite partie roulante sur
8 km menant à Praz de Fort (km116 1151 mètres) car les quadriceps me font maintenant vraiment souffrir :
c’est à ce moment que je décide de marcher vite les plats au lieu de les courir. L’ascension vers Champex peut
alors commencer.
15h58 (KM123 Champex-Lac 1477 mètres 149ième) : que j’ai surnommé Champex-le-bienvenu ; les gens sont
toujours aussi chaleureux et encourageants. Toujours pas de coup de fatigue important mais les puls ne
dépassent désormais plus les 125. 20’ d’arrêt pour à nouveau bien s’alimenter. Uniquement des douleurs
encore et toujours aux devant des cuisses : je repars serein jusqu’à ce que j’aperçois mon nouveau copain
suisse que me soulage à nouveau d’un petit massage cuisse à l’arnica ; efficace une bonne demi-heure. Il me dit
qu’il n’a vu passer ni Renaud ni Nicolas ; ils dorment certainement au ravito. Par contre il me confie que le
prochain col de Bovine est très dur et très technique ; je repars calmement et mes bâtons sont désormais mes
meilleurs amis … La surprise de ce col sera encore plus forte : de grosses pierres de 1 mètre de haut les unes à
la suite des autres sur 500m D+ … un vrai calvaire !!
18h17 (KM132 Bovine 1987 mètres 142ième) : ce petit ravito est un don du ciel. La descente vers Trient trop
technique pour moi me conduit vers Trient à du 5km/h de moyenne. Deux petites entorses de cheville ont
freinés ce qui me restait d’ardeur mais sans gravité.
19h22 (KM138 Trient 1300 mètres 140ième) : après presque 25 heures de balade j’aspire à monter l’avant
dernier col avant la 2ième nuit. Les gens me semblent de plus en plus formidables et je ne pense plus qu’à cette
ligne d’arrivée. Je profite 22’ de ce nouveau buffet toujours avec la même méthode que tous les autres. Les
nouvelles du front sont à moitié bonnes : Catogne sera vert et praticable mais la tête aux Vents s’annonce des
plus redoutables. Je ne sais que penser et repars pour cet avant dernier col rivé de plus en plus sur mon
altimètre qui aura été l’instrument le plus utile. Je ne dépasserai que très rarement les 120 puls, pas moyen
d’aller plus haut. Je ne parle plus de mes quadriceps : ils n’existent plus. Une légère douleur au mollet gauche
se révèle mais ça va. Je ressors mes frontales pour la nuit qui s’annonce.
21h02 (KM143 Catogne 2011 mètres 143ième) : je repasse en France et ce col me rend le moral : plus qu’un et
c’est bon. Les douleurs passent désormais au second plan et le mental prend le dessus. Le brouillard n’est plus
présent comme à la première nuit mais un vent glacial se fait ressentir. La descente vers Vallocine est plus
cassante que prévu mais je garde l’idée que je tiens le bon bout. Je dépasse un coureur français boitant fort
bas ; je m’arrête pour prendre de ces nouvelles, il me demande à la limite des larmes d’annoncer son abandon
à Vallocine et de prévenir sa femme. J’insiste pour qu’il continue mais rien n’y fait et je redémarre son dossard
en poche : un grand moment d’émotion.
22h03 (KM148 Vallocine 1260 mètres 141ième) : je retrouve, à mon grand bonheur, l’ami suisse du belge Oliver
qui me propose un dernier petit massage : j’accepte volontiers en me ravitaillant et ne m’arrête que 11’
sachant que c’est la der. Je retrouve aussi Renaud et Nicolas qui ont l’air plus fringant et qui repartent avant
moi. Je ne les reverrai plus. Les premiers kilos sont plats, je marche rapidement attendant ce foutu dernier col.
Mais aux premiers mètres d’ascension, la difficulté du chemin me coupe littéralement les jambes. Une montée
telle qu’à Bovine me fait penser qu’il faudra vraiment la mériter cette veste de finisher. Je ne marche même
plus, je me traine. Mon altimètre devient mon ennemi. Sans compter que pour la première fois j’ai vraiment
envie de m’arrêter pour dormir.
00h24 (KM155 La tête aux Vents 2130 mètres 136ième) : pour la première fois également je suis frigorifié et
enfile ma veste. La tête aux vents porte bien son nom. 2h20’ pour faire 7km … pfffffff. Un petit pointage
annonce 4km en altitude pour rejoindre le dernier ravito. Je n’ai jamais vu de ma vie un terrain de progression
aussi difficile. Ils ont mis les petites rubalises au gré des rochers immenses à escalader un à un. C’est curieux
mais pour la première fois et à 10km de l’arrivée, j’ai une pensée d’abandon.
01h11 (KM159 La Flégère 1877 mètres 141ième) : marque la fin des 4 kilomètres les plus éprouvants de toute ma
« carrière » (rires !!) Ce petit ravito où un p’tit gars est sous sa couverture de survie me fait penser que je m’en
sors bien. Une très gentille dame me présente un café que je savoure à mon aise : quel bonheur … je m’offre
même un biscuit. Pas de remplissage bidon, je m’avance pour cette dernière descente. C’est très raide et de
nombreuses racines jonchent le sol : je me trébuche tous les 10 mètres mais j’ai retrouvé des ailes. En fin de
descente je rattrape un coureur qui m’aidera à retirer ma veste. Il me propose en échange d’essayer de le tirer
en moins de 32h. Ah oui, je crois que c’est la première fois que je fais attention au chrono et je n’ai vraiment
jamais connu ma place!! La pente est moins raide, je m’exécute et fonce littéralement vers les 2 derniers
kilomètres. Après des heures à 120 puls je remonte à 145 et déjà perdu mon dernier compagnon. Plus rien ne
m’arrêtera désormais et mon corps n’existe plus. Je dépasse un dernier courageux boitillant : nous nous
félicitons mutuellement.
02h30 (KM166 Chamonix Mont Blanc Arrivée 1035 mètres 135ième) : ce dernier kilomètre est celui le plus beau
de ma vie de coureur. Cette ligne est devant moi où l’accueil est sporadique. Mais qu’importe, j’y suis arrivé.
Ma pensée va également vers mes 2 amis de voyage Bruno et Claudy, que j’ai cru entr’apercevoir au centre
sportif mais sans être sur. Malheureusement, ils seront dans la chambre à mon retour à l’appart. Je reçois enfin
cette veste de finisher tant convoitée avant de déguster une (pas très) bonne bière française …
En conclusion :
C’est difficile d’exprimer ce que j’ai ressentis mais j’aurais essayé. Cette course a été plus difficile que ce que je
n’avais jamais imaginé. J’avoue avoir eu la chance de pouvoir bien manger; ni cloches ni échauffements ni
blessures. Dans ces conditions, seul le mental fait encore avancé. Mes brooks cascadia, mon altimètre, mon
cardio et le matos en général était au top et indispensable. Rien mangé entre les ravitos, seulement boire de
l’eau et un peu de coca dégazé dans l’autre bidon (1,5 litres au total) Les rencontres ont été étonnantes et
formidables.
Je pense déjà à la suivante …
Résultat :
165,80km 9404m D+
135ième sur 2280 au départ et 1383 à l’arrivée.
32h 00min 52sec




